Liens

Publications


Vous trouverez ci-dessous des articles en ligne, d'autres à télécharger, et des liens vers des publications d'autres sites que nous vous proposons.

En cliquant sur le titre pourrez d'abord lire une courte présentation du texte avant d'y accéder.

Retour à l'accueil   

Le corps est une marchandise

Jean-Marc Fert


Sous ce titre provocateur, l'auteur propose une courte critique de la séparation 'corps-esprit' qui a imprégné notre culture et souvent notre éducation. Il montre comment d'autres façon de se sentir et de se voir peuvent nous ouvrir à davantage de liberté et de joie de vivre.   Lire.

Haut de page
 

Vers plus d'ouverture

Isabelle Faibis

Entre approche de la biologie du stress, formation professionnelle des kinés, et écoute centrée sur le client, Isabelle Faibis nous retrace son magnifique et très éclairant parcours de formation.   Lire.

Haut de page
 

L'éthique en plein milieu

Jean-Marc Fert

Article d'orientation philosophique confrontant l'approche éthique de la personne de Paul Ricœur avec la nécessité de penser les crises des rapports de l'homme à ses milieux de vie.   Lire.

Haut de page
 

Changer, ou changer ?

Jean-Marc Fert

Descriptif des différents changements personnels qui peuvent amener à vivre plus librement et des moyens, respectueux de la personne, que Co-Libri propose pour y parvenir.   Lire.

Haut de page
 

Un monde d'objets

Alice Quéchon

Entre récit du vécu immédiat et témoignage de changements personnels profonds, l'auteure nous indique des pistes possibles pour désacraliser nos rapports aux 'choses'.   Lire.

Haut de page
 

Ma théorie sur le désir

Alice Quéchon

Une approche savoureuse des problématiques du désir, où se mèlent harmonieusement implication et témoignages de l'auteure, critique sociale, éléments de réflexion philosophique, et proposition concrète de changements personnels.   Lire.

Haut de page
 

Bien vivre le présent et diriger sa vie

François Kolb

Ce texte, extrait d'un livre en préparation, souligne l'importance du ressenti et de l'expression des sensations et sentiments, comme première étape pour bien vivre l'instant présent et l'intégrer dans une vie accomplie.   Lire.

Haut de page
 

Vers une communication et des relations plus authentiques

François Kolb

Ce texte, extrait d'un livre en préparation, constitue une brève introduction à la communication interpersonnelle telle qu'elle est envisagée dans la formation proposée par Co-Libri.   Lire.

Haut de page
 

Reconsidérer son passé pour en effacer les séquelles

François Kolb

Ce texte, extrait d'un livre en cours de préparation, explique l'intérêt et les modalités du récit de certains évènements passés. Il constitue une première introduction aux entretiens interpersonnels proposés par Co-Libri.   Lire.

Haut de page
 

Organiser le "bien-vivre-ensemble"

François Kolb

Ce texte, extrait d'un livre en préparation, explore ce que l'on fait quand on pense ensemble pour agir en commun. Il esquisse les conditions de réussite d'une telle pratique.   Lire.

Haut de page
 

Changer l'institué

François Kolb

Ce texte extrait d'un livre en préparation, pose les premiers jalons de la problématique du changement institutionnel. Il explore les conditions pour changer le sens des institutions afin de refonder celles-ci dans une perspective plus favorable à l'agir libre des acteurs concernés.   Lire.

Haut de page
 

Début de réunion

Jean-Marc Fert

Après avoir décrit précisément la pratique usuelle de formation qui inaugure les réunions de 'Co-Libri', ce texte en montre l'intérêt sous différents éclairages, depuis la technique d'animation jusqu'à la philosophie de la liberté...  Lire.

Haut de page
 

Eduquer après le 'lingustic turn' et avec l'identité narrative de Paul Ricœur

Jean-Marc Fert

Ce texte propose de repenser nos pratiques éducatives et pédagogiques plaçant au coeur de celles-ci les thèmes habituels de notre association : rencontres, verbalisation du vécu, temps et récit...   Lire.

Haut de page
 

Les sens de l'éducation

Alice Quéchon

En s’efforçant de mettre en perspective son expérience de mère et de conseillère principale d’éducation, Alice revient ici sur quelques fondamentaux qui éclairent le sens de ce que nous faisons, ou de ce que nous désirons faire, en élevant nos enfants.  Lire.

Haut de page
 

Devenir auteur de sa vie

François Kolb




Extrait 1 : Bien vivre le présent et diriger sa vie
Extrait 2 : Vers une communication et des relations authentiques
Extrait 3 : Reconsidérer son passé pour en effacer les séquelles
Extrait 4 : Organiser le "bien-vivre-ensemble"
Extrait 5 : Changer l'institué.

Haut de page
 

Devenir auteur de sa vie

Essai sur la construction du sens et
le bien-vivre-ensemble


  Pourquoi est-il si facile d’aller mal alors qu’on a le désir de bien vivre ? Lorsqu'on se comporte de façon simpliste, que l’on s’effraie de la complexité du monde et qu’on se réfugie dans un idéal ou une idéologie, il est difficile d’être satisfait de sa vie.
  Bien vivre ne s’improvise pas et ne relève pas de recettes miracles. Cela s’apprend. Ce n'est pas une utopie, c'est une nécessité.
  Ce livre invite à agir d'une façon plus libre et plus responsable. Il trace les voies d'une communication plus authentique conduisant à des relations plus riches avec les autres. Il permet de comprendre comment faire la paix avec son passé pour en effacer les séquelles présentes et l'intégrer dans une histoire de vie pleinement satisfaisante. Enfin, il propose d'apprendre à penser efficacement ensemble, hors des institués culturels et sociaux, pour agir en commun pour un monde un peu plus juste.
  Ce livre explore ainsi le chemin qui va du sens fermé et figé au sens souple et vivant, afin de réaliser la visée du philosophe Paul Ricoeur « d’une vie accomplie, avec et pour les autres dans des institutions justes. »

Apprendre à penser complexe
I Se relier au monde

Jean-Marc Fert



Image Dounia Fert : Profusion


Haut de page
 


Apprendre à penser complexe

I Se relier au monde

  Comme le disent Stéphane Hessel & Edgar Morin dans Le Chemin de l’espérance : « Il faut substituer une pensée qui relie à une pensée qui disjoint. » Nous voyons trop souvent la complexité du monde comme angoissante et même menaçante. Je voudrais vous la montrer aussi comme une source intarissable de joie de vivre et de libération.
  Une pensée qui disjoint nous rend myopes aux problèmes fondamentaux, myopes au problème global. Bien souvent les jeunes ne sont pas encore atteints de cette myopie, mais ne disposent pas non plus des moyens de s’en prémunir.
  Je vous en propose ici un certain nombre, passant légèrement de l’humour à la réflexion sur l’univers, et de l’énigme à la critique des sciences, sans oublier tests, calembours et devinettes.
  Saurez-vous les utiliser pour relever les défis d’une vie plus libre dans notre monde complexe ?

  La suite de ce premier volume consacré à la complexité du monde portera sur la complexité humaine et sera conclue par un entretien avec Edgar Morin.

Présentation volume II

Apprendre à penser complexe
II Reliances humaines et personnelles

Jean-Marc Fert



Image Dounia Fert : Démesure

Haut de page
 

Apprendre à penser complexe
II Reliances humaines et personnelles

  Mieux reliés au monde vivant, nous pouvons à présent nous attaquer à la plus belle des complexités, la plus réjouissante, la plus folle et la plus enthousiasmante, celle qu’aucun être humain ne pourra jamais maîtriser totalement, et celle que pourtant nous portons tous au plus intime de nous-mêmes : la vôtre, la nôtre, la complexité humaine.
  Trop souvent dans les siècles passés les savants et les hommes de pouvoir ont voulu réduire notre complexité humaine à quelques grandes vérités trop simples. Pour éviter de tomber dans leurs vieux pièges, vous trouverez ici une mise à nu de leurs techniques de manipulation et d’emprise.
  De plus, notre monde humain évolue à toute allure. Voici quelques siècles, on pouvait vivre heureux en se contentant d’appliquer les recettes traditionnelles de nos ancêtres. Quant à moi, je sais que vous vivrez demain dans un monde différent du mien, et que mes recettes ne vous serviront à rien. Je vous propose donc des outils pour que vous puissiez créer vous-mêmes les vôtres !
  Saurez-vous les utiliser pour relever les défis d’une vie plus libre dans votre monde complexe à venir ?

  Ce second volume consacré à la complexité humaine fait suite au premier portant sur la complexité du monde. Il est conclu par un entretien avec Edgar Morin.

Présentation volume I

Tendresses

Jean-Marc Fert

La tendresse n'est pas un concept philosophique. Elle n'est pas non plus au coeur des théories psychologiques ou thérapeutiques. Et pourtant, n'est-elle pas constamment à l'oeuvre pour qui veut se réapproprier son existence et aider son prochain à en faire autant ?  Lire.

Haut de page
 

Article 19


Texte de présentation de l'article 19  Lire.

Haut de page
 

Bien vivre le présent et diriger sa vie


Notre vécu est d’abord un vécu de sensations.
Nous prenons conscience du monde qui nous entoure par les images que nous formons quand nos organes sensoriels entrent en contact avec lui. C’est par notre corps que nous appréhendons ce monde et que nous le ressentons.
Nos sensations forment la texture de notre vie. Nous pouvons les accepter comme elles viennent, les négliger, voire les ignorer. Nous pouvons aussi les éprouver pleinement, voire les savourer. Si j'agis machinalement – c'est-à-dire littéralement comme une machine - je n’en garde aucun souvenir précis. Toutes sortes de tâches domestiques ou professionnelles sont souvent faites ainsi par habitude, sans y penser, sans rien en ressentir. Dans ces moments là, rien ne distingue ce jour d’un autre. Pourtant les "bonnes" habitudes sont souvent bien utiles.
Il y a en effet de bonnes et de mauvaises habitudes.
Les bonnes sont celles qui s’avèrent toujours efficaces quand nous les adoptons pour agir. Les habitudes sont un moyen très économique pour répondre rapidement à une situation. Il en est ainsi dans bon nombre de pratiques apprises. Faire du vélo ou du ski repose sur des automatismes que nous mettons en œuvre par habitude, sans même y penser. Nous serions d’ailleurs bien en peine d’expliquer précisément et de préparer mentalement chacun des gestes que nous effectuons dans l’une et l’autre de ces activités physiques. Les sportifs qui souhaitent corriger un geste savent combien cela est difficile quand l’automatisme est bien ancré. Manger et respirer sont des fonctions vitales très automatisées. Parfois nous voudrions manger moins, plus lentement, et nous savons bien que ce n'est pas si facile à faire. Le contrôle de notre respiration nous échappe également très vite.
Développer des compétences automatiques pour épanouir notre personnalité c’est ce que nous avons fait au long de notre enfance et même au-delà. Nous avons ainsi appris à marcher, parler, lire, chanter, calculer, nager, planter des clous, etc.
Mais nous avons aussi parfois appris à nous soumettre par crainte d’être humiliés, ou au contraire à tenter de dominer, à avoir peur des gens autoritaires, à nous laisser impressionner, à craindre d’être rejeté, à chercher à plaire, à hésiter à nous engager... Ces habitudes sont les meilleures façons que nous avons trouvées, dans notre enfance, pour faire face aux évènements vécus à cette époque. Leur pertinence n’est souvent plus d’actualité et elles constituent maintenant une réponse peu efficace et parfois source de souffrance.
Repérer de telles habitudes rigides est parfois plus facile quand il s’agit de les remarquer chez les autres. Pourtant, parfois, nous « sentons bien », confusément, que « ça ne va pas ». C’est donc en cherchant à être plus près de ce que nous vivons effectivement à chaque instant que nous pouvons espérer les déceler et parfois commencer à nous en libérer.
Affiner ses sensations et son ressenti interne.
Bien vivre chaque instant commence par la prise de conscience de ce que nous percevons avec nos cinq sens, ainsi que de ce que nous éprouvons intérieurement. Voir, entendre, sentir, toucher, goûter : on peut s’exercer à le faire. Pour cela, il faut porter son attention sur ses sensations en s’abstenant dans un premier temps de s’en parler. Regarder et se laisser voir ce qui nous entoure : les couleurs, les formes, les taches, plus que les objets. Identifier les objets c’est déjà interpréter ce que nous voyons. Nous nous rapprochons ainsi du degré le plus élémentaire de ce que nous vivons : ressentir des impressions.
Cette ouverture au monde, l’attention que nous lui portons, n’est que le point de départ. Cette table vers laquelle je me tourne existe là devant moi, d'abord comme un jeu de lignes, de surfaces et de reflets colorés. Puis je l’identifie et je la charge de souvenirs : les conditions de son achat, la difficulté de nettoyer son plateau de verre, ... Puis je la fais projet : se mettre bientôt à table, mettre la table, se réunir, la débarrasser, ... Dans toute cette brève séquence, elle n’a jamais été effectivement là comme une table, abstraite de tout cela.
Faire jouer librement ce processus de direction de l’attention, de ressenti des impressions, de perception des souvenirs, de projections vers une action, c’est un peu comme dérouiller une articulation ankylosée parce qu’elle est restée inactive trop longtemps.
Entre ce que nous percevons du monde extérieur et les comportements par lesquels nous y réagissons, se place l’étape importante de nos sensations internes. Nous en éprouvons de plusieurs sortes. Dans la surprise, la peine, la peur, le dégoût, la joie, mais aussi dans les affects plus légers et plus nuancés, nous modifions notre respiration, nous contractons ou détendons certains muscles, nous accélérons les battements de notre cœur, nous modifions notre position corporelle, nous contractons notre estomac…
Bien percevoir émotions et sentiments.
Certaines de ces sensations sont constitutives des émotions que nous éprouvons en conséquence de ce que nous avons préalablement perçu du monde « extérieur ». Nous apercevons un serpent et nous éprouvons une frayeur ou de la répulsion. Nous voyons soudain arriver sur nous une automobile et nous reculons effrayés. Nous apprenons qu’un ami cher vient de mourir, nous retenons notre souffle, notre visage se contracte, les larmes affleurent. Lorsque nous éprouvons une émotion, c’est donc par les phénomènes corporels physiques que nous en prenons conscience.
Les émotions se manifestent sous la forme d’un choc émotionnel. Ensuite, nous les prolongeons par des sentiments que nous entretenons parfois bien au-delà de ce que dure l’émotion proprement dite. Lorsque nous ne bloquons pas l’affect émotionnel, celui-ci se décharge : nous nous mettons spontanément à pleurer, rire, trembler, suivant la nature des émotions éprouvées.
Les émotions participent à la mémorisation de ce que nous vivons, elles laissent donc des traces durables. Si elles sont accompagnées d’énoncés inappropriés et ne sont pas déchargées, ces traces constituent des séquelles qui influencent durablement ce que nous vivons ultérieurement. Une simple similitude de circonstances peut nous amener ainsi à rejouer un scénario de détresse consistant à exagérer les faits et à ressentir des émotions et des sentiments hors de proportion avec ce que d’autres éprouvent dans des circonstances analogues.
Comprendre comment on entretient des émotions et des sentiments.
Partons d’un exemple. Je range le salon. Je bouscule un vase. Patatras ! Il est tombé et s’est transformé en une dizaine de morceaux et une myriade de petits éclats ; il y en a partout. Vive émotion. Les pensées affluent : je l’ai payé un prix fou ; il est unique ; jamais je n’aurais dû le laisser là ; quel maladroit ! Tristesse, culpabilité, énervement, fureur, accablement ; les sentiments défilent et se mélangent.
Est-ce utile de se mettre ainsi dans un tel état ? Non ! Quelle que soit la valeur du vase, il est cassé, c’est fait. Ce que j’ai à faire maintenant, c’est de ramasser les morceaux le plus efficacement possible. Ensuite, voir si je peux le recoller, et enfin déterminer si je vois un intérêt à utiliser le vase raccommodé. Si ce n'est pas le cas, je peux toujours me réjouir de l’occasion qui m’est ainsi offerte de rechercher comment meubler l’endroit qu’il ornait. Le passé est passé. A quoi sert de se lamenter ?
Facile à dire mais pas si facile à faire, me direz-vous. La plupart du temps on se retrouve dans l’émotion sans savoir comment. Bien sûr, mais on peut parfois le savoir, et ensuite on peut comprendre comment on transforme le choc émotionnel initial en sentiments désagréables avec lesquels nous nous affectons longuement.
Passer de « je suis inquiet » à « je m’inquiète ».
Reconnaitre ses sentiments est donc une première étape, mais ce n’est encore qu’un début. Si l’on me pose la question comment te sens-tu ? Je peux répondre « je suis inquiet ». Est-ce un de mes traits de caractère ? Serais-je à ce point inquiet en permanence que je puisse me considérer comme un inquiet. C'est-à-dire que l’inquiétude serait une des composantes de ma personnalité. Certaines personnes se vivent ainsi et font d’une inquiétude ressentie un trait de caractère. Elles se chosifient en « je suis un inquiet ».
Pourtant, même pour qui a pris l’habitude de s’inquiéter dans de nombreuses situations, cela n’occupe qu’une partie du temps. Il n’y a donc aucune raison de généraliser à ce point. Se résumer en « je suis un inquiet » risque d’empêcher de reconnaitre les mille autres aspects de sa personnalité. On ne peut donc pas n’être qu’un inquiet. La plupart du temps nous vivons mille autres sentiments et nous pouvons nous reconnaitre bien d'autres qualités, bonnes ou mauvaises. Cette façon de se qualifier n’a donc que peu de rapport avec la réalité. Elle ne traduit pas ce que l’on vit à ce moment précis. Elle généralise à outrance et entretient le mal être. En ce sens, elle est malveillante et nuisible.
En fait, en ce moment, je me sens effectivement inquiet. Or ce n’était pas le cas il y a quelques minutes. Que s’est-il donc passé entre temps ? Voyons : je buvais une tasse de thé, puis je me suis remis à écrire ; c’était au début du paragraphe précédent et mon projet était d’expliquer le passage du trait de caractère supposé à l’émotion. Je crois que je me suis dit quelque chose comme « c’est important, mais c’est difficile : je crains de ne pas y arriver » et, ce faisant, je me suis effectivement inquiété. Littéralement j’ai dérangé ma quiétude précédente. Maintenant que je suis arrivé au bout de l’explication en vous montrant ce que j’ai fait pour passer de la quiétude à l’inquiétude, je me rassure en considérant que cette façon de faire était une bonne façon d’illustrer par un exemple ce que nous faisons pour faire fluctuer notre état affectif intérieur.
Bien dire l’évènement.
Il y a donc des façons plus ou moins bienveillantes de se dire ce que nous vivons. C’est évident dans l’exemple du vase. On peut en imaginer bien d’autres et les multiplier à l’infini. Essayez. Mais il ne suffit pas d’adhérer intellectuellement à l’idée qu’on peut ainsi se présenter l’évènement, il faut le faire spontanément. Espérer que parce qu’on a compris intellectuellement le processus, cela va marcher à tous les coups, c’est nier la force de l’habitude, le fait qu’elle nous constitue, qu’elle est la forme que nous prenons dans cette circonstance. S’en libérer, c’est se transformer. Cela nécessite une véritable conversion, une révolution. Pour qui un tel évènement est habituellement une catastrophe, faire cette conversion est impossible, sans une véritable illumination. « Ah, oui ! Je peux le voir ainsi ; cela m’ouvre des horizons, quelle délivrance ! »
Comment fait-on une telle opération mentale ? Difficile de la préparer car une de ses caractéristiques est qu’elle se produit par surprise. C’est là le sens du « Ah oui, je comprends ! », la petite illumination soudaine et surprenante. Peut-on au moins créer des conditions qui rendent cela plus probable ? Oui, en s’ouvrant à la surprise et à l’émotion, et en acceptant de se laisser déstabiliser.
Nos façons habituelles de dire ce que nous vivons sont souvent bien loin d’exprimer de façon juste ce que nous vivons effectivement. Nous faisons plein d’erreurs de sens à ce sujet. Comprendre ce que sont ces malformations est important parce que cela permet de comprendre l’enjeu et les conséquences. Mais tenter de se corriger « pour bien faire », comme on corrige un texte mal écrit, serait inopérant et même probablement nuisible. Inopérant parce que la correction résulterait d’un effort et non d’un mouvement spontané. L’habitude se rétablirait dès que l’effort d’attention disparaitrait. Et celui-ci ne peut être maintenu qu’au prix d’une contrainte d’attention obsédante, ce qui est le contraire du but recherché : augmenter notre attention libre. Cela serait ainsi nuisible. A ceci s’ajoute le risque de se reprocher de « ne pas être capable d’y arriver » !
Comment alors améliorer notre capacité à nous rendre présent à ce que nous vivons ?
On peut déjà faire quelques premier petits pas en s'exerçant à distinguer et reconnaitre chacune des étapes évoquées ci-dessus à l'aide de quelques questions :
1. A quoi est-ce que je prête attention en ce moment (à un discours intérieur, à ce que j'écoute, à ce que je regarde, à ce que j'éprouve intérieurement…) ?
2. Qu'est-ce que je ressens actuellement ?
3. Quels sentiments est-ce que j'éprouve en ce moment ?
Puis, je peux répondre par un petit récit à la question plus globale :
4. Qu'ai-je fait pour en arriver là ? Par exemple : " en apprenant cette nouvelle, je me suis contracté et me suis attristé, me disant qu'encore une fois cela allait être dur pour lui" ou bien, pour moi en ce moment, "je termine ce texte et je m'en réjouis !"
Pour conclure : Questions de sens
Ce après quoi nous pouvons encore renouveler la question : et en faisant cela, qu'est-ce que je fais ? Dans le premier cas "je m'afflige inutilement, je ne peux rien pour l'instant pour lui et je peux à la place réfléchir au projet de l'aider". Dans le second "je me félicite d'avoir écrit un texte qui me tenait à cœur". Et ce faisant je retrouve un autre questionnement qui avait précédé ce travail :"Quel sens cela a-t-il pour moi d'écrire ce texte ?" "Je crois qu'il peut … être utile à …" "Et quel sens cela a-t-il pour moi d'aider … ?" On le voit, le questionnement sur le sens peut lui aussi être poursuivi jusque … au sens que nous donnons à notre vie. Si nous lui en avons donné un.
Mais parfois cet enchaînement de sens se trouve bloqué, nous l'avons vu. La fluidité du présent est parasitée, voire anéantie par des affects dus à des résurgences du passé… Il nous faut alors faire un détour par celui-ci pour s'en libérer (voir "Reconsidérer son passé pour en diminuer les séquelles").

François Kolb, février 2009

Début de l'article          Haut de page
 

Vers une communication et des relations plus authentiques


Dans la communication avec autrui, comme dans le dialogue intérieur que nous menons avec nous-mêmes, nos habitudes constituent le principal obstacle et les occasions de basculer dans la dramatisation sont particulièrement fréquentes.
En vue de quoi communiquer ?
Est-ce que je sais bien ce que je veux lui dire ? Mais cette question est-elle la bonne ? Ne serait-il pas plus juste de me demander ce que je veux lui faire ? Car communiquer c’est faire. Sinon pourquoi lui dire ? Pour qu’elle sache. Mais pour quoi est-ce que je veux qu’elle sache ? Pour son bien ou pour le mien ? Pour l’encourager ou pour me rassurer ? Pour passer le temps, parce que sinon j’ai l’impression que nous n’avons rien à nous dire ? Etc.
Avons-nous toujours bien conscience de ce que nous faisons en communiquant ? Parfois nous ne le découvrons qu’en cours de route. Justement quand, au moins à mi-mots, nous nous posons la question « mais qu’est-ce que je suis entrain de faire là ? » et que nous sommes en mesure d’y répondre authentiquement.
Qu’est-ce que je veux faire ?
La communication entre deux personnes est faite d’une suite de messages échangés parfois presque sans raison apparente. Souvent, il s’agit simplement de faire la conversation. « Il faut que je dise quelque chose, sinon je vais avoir l’air bête » ou « ça ne se fait pas de rester sans rien dire ». Nous retrouvons là tout le registre des obligations sociales et des codes de bonne conduite.
Pour comprendre ce que nous cachons derrière un rituel de conversation, il nous faut faire un petit effort d’authenticité et interpréter ce que nous ressentons. Par exemple : « j’aime bien être auprès d’elle, je suis content de voir que nous partageons le même sentiment sur cette pièce de théâtre » ou « je ne supporte pas son attitude et je dois faire un effort pour lui parler ; je ne veux pas qu’il pense qu’il ne m’intéresse pas ».
Poursuivons l’examen de la question « qu’est-ce que je veux faire ? » Cela peut-être : lui dire mon estime ; lui exprimer ma gratitude ; m’acquitter d’une dette ; l’encourager, etc. Prolongeons la question dans ce dernier cas : pourquoi est-ce que je veux l’encourager ? Parce que je crois qu’il peut s’épanouir en comprenant ce qu’il est capable de faire ; ainsi il lui sera plus facile de se rendre heureux. Mais ce peut être aussi parce que j’espère qu’en retour il m’appréciera mieux. Ce n’est évidemment pas la même chose ! Pareillement, si je lui dis mon estime ou lui exprime ma gratitude, je peux là aussi le faire pour m’acquitter d’une dette, ou pour nourrir notre amitié, ou pour m’attirer ses bonnes grâces... A chaque fois se poser la question une deuxième fois est donc bien utile.
Comment sera pris le message ?
Supposons donc que je sache quelle est mon intention et à peu près ce que je veux lui dire. La question suivante me semble être « ai-je de bonnes raisons de croire qu’elle (ou il) va le recevoir agréablement, ou bien risque-t-elle de le prendre désagréablement ? » La question n’est pas « est-ce que, moi, j’aimerais qu’on me dise cela ? » Mais « est-ce que je crois qu’elle/lui aimera que je lui dise cela, là, maintenant ? »
Supposons que je veuille sincèrement dire mon admiration à quelqu’un : agir ainsi est souvent considéré a priori comme gratifiant. Regardons cependant de plus près. Certains peuvent ne pas apprécier d’être admirés par n’importe qui ou pour n’importe quoi. Admirer c’est « juger exceptionnellement beau ou grand » ce qu’a fait la personne. Une admiration trop naïve peut être parfois appréciée comme peu gratifiante et être reçue désagréablement : « j’ai déjà fait beaucoup mieux, je suis déçu qu’il ne s’en soit pas aperçu plus tôt ! » On peut aussi trouver que la personne qui admire trop facilement se rabaisse et s’en désoler pour elle. Et bien d’autres interprétations encore, suivant les protagonistes et les circonstances…
Le risque est encore plus grand si j’éprouve, moi-même, un sentiment désagréable à l’égard de la personne à qui je veux m’adresser. Supposons que l’autre n’ait pas répondu à une demande, et que je m’en sois irrité. La question de l’intention est donc encore plus importante dans ce cas. Qu’est-ce que je veux réellement faire : lui montrer mon énervement ? Dans quel but ? Comme ça, parce que ça me vient ? Rappelons-nous que nous avons fait l’hypothèse que nous cherchons à développer notre responsabilité. Considérer que « ça me vient » n’est peut-être pas alors la meilleure façon de s’imputer son agir. Parce que « ça me soulage » ! Hum ? Il s’agit plutôt d’une dramatisation qui amplifie le sentiment, et les conséquences risquent d’être en retour plus d’agressivité de la part de l’autre.
Repérer le sentiment que j’éprouve à l’égard de l’autre est d’abord utile si je ne veux pas me laisser aller à « balancer ce qui me vient ». C’est souvent l’occasion de prendre conscience que j’ai déjà éprouvé cet énervement en différentes occasions. Par exemple, quand quelqu'un n’a pas tenu sa promesse à mon égard, ou quand les gens n’ont tenu aucun compte de mes demandes. Je repère ainsi ce qu’il y a d’habituel dans ma façon de réagir, ici de m’irriter. Je peux alors me centrer sur l’instant présent et me tourner vers l’avenir plutôt que d’agir sous l’emprise d’une réactivation d’un passé qui m’est personnel.
Reconnaître son sentiment est donc, là aussi, la première étape d’une meilleure présence à moi. Reconnaître l’habitude en est la seconde. Ensuite, si je vois bien ce que je veux faire, je peux adresser une demande tournée vers l’avenir. « Je te demande de me parler plus doucement », « va jusqu’au bout de ta pensée ». Suivant les cas, je peux avoir intérêt à assortir cette demande d’une condition/sanction ("sinon, je vais …"), faute de quoi elle ne serait pas prise en compte.
Revenir sur le passé n'a généralement pas d'intérêt dans de tels cas. Il en est souvent de même quand on pose une question. Puisqu’il s’agit de se rendre auteur de son agir, autant prendre conscience de ce que l’on fait quand on pose une question. Ou plutôt de ce que l’on ne dit pas. « Pourquoi n’as-tu pas préparé le repas ? » Ne serait-ce pas souvent « j’espérais que tu aurais préparé à manger; je suis déçue de constater qu’une fois de plus ce n’est pas le cas ! ». Il y a là matière à un message qui ne sera peut-être pas reçu agréablement. Alors, autant bien déterminer ce que je veux réellement faire. Obtenir un meilleur partage des tâches ? Il doit y avoir d’autres manières d'y parvenir que de laisser l’autre s’agacer à son tour stérilement de « ces remarques pleines de sous-entendus ». Pourquoi ne pas en faire la demande explicite et l’organiser avec lui ?
Rendre la communication plus efficace.
Les mots ne veulent pas dire exactement la même chose pour chacun de nous. De par notre culture et notre histoire personnelle, nos habitudes d’interprétation des évènements ne sont pas les mêmes. Ajoutons que les mots prennent des sens différents suivant le contexte. Mais ce même contexte, et en particulier les manifestations non verbales, gestes, postures, expressions faciales, ton de la voix, regard, permettent souvent de préciser le sens que l’on donne au message et peuvent aider à le décrypter. Elles peuvent aussi en troubler la compréhension lorsqu'elles sont discordantes avec son contenu.
Si nous voulons que la communication soit une réelle rencontre interpersonnelle, le message adressé doit contenir, au moins partiellement, l'expression de notre vécu à partir duquel nous avons décidé de faire ce message. "Tu es magnifique quand tu chantes ainsi" est certes censé être l'expression d'une admiration, mais cette affirmation ne dit rien de ce que j'ai éprouvé qui me fait porter un tel jugement, ni de mon intention en faisant ce compliment.
Ce n'est finalement qu'en écoutant le « retour » que l'on peut s'assurer que ce que l'on a voulu communiquer l’a bien été. Parfois un sourire suffit pour croire que nous nous sommes compris. Mais il est souvent utile d’être attentif au message en retour pour ajuster la communication. Quand s’arrête-t-on ? Quand on juge bien de le faire ! En tout cas, quand on pense que tout a été dit et compris de part et d’autre. Plus tard commencera une autre communication qui, elle aussi, s’inscrira dans la relation que nous entretenons avec l’autre.
Développer et nourrir une relation.
C’est par une suite de messages échangés de la sorte que nous développons et nourrissons nos relations. La communication s’arrête quand nous cessons de nous adresser des messages. La relation existe-t-elle toujours ? Je ne nourris une relation que lorsque je m’adresse à l’autre. Entre temps, je peux bien sûr me mettre à penser à l’autre et entretenir un échange fictif de messages. Mais, si je me pose la question « qu’est-ce que je fais en faisant cela ? », je suis bien obligé de reconnaitre que je suis en train d’imaginer une communication et que la reprise effective de celle-ci risque de ne pas être en accord avec ce que j’aurai ainsi fantasmé.
Mais ceci ne veut pas dire que l’autre n’existe plus pour moi. Cela me donne des libertés, mais n’annule pas la relation. Seulement je me relie sur un autre plan. Je me rappelle les promesses que je lui ai faites, et j’en poursuis la réalisation. Je me rappelle l’histoire que je me suis faite des moments passés ensemble. La relation n’est pas une chose donnée en soi. Elle est faite de la mémoire que nous gardons de nos échanges. Elle est aussi le fruit de nos engagements qui l’inscrivent dans la durée. Ce que je t’ai promis je vais le réaliser pour toi. Le maintien de cette promesse contribue au maintien de soi. Comment me respecter si je ne tiens pas mes promesses ? Bien sûr, je puis être amené à remettre en question l’une d’elles, comme on remet parfois en cause certains de ses projets et même le sens mis à sa vie. C’est alors l’occasion d’une autre communication.
Dans l'instant de la communication authentique, la relation s'exprime sur le mode de la rencontre entre deux personnes. Lorsqu'elle est véritablement faite avec sincérité et présence à soi des deux cotés, elle est l'occasion de se laisser toucher et de se transformer.
Elle donne alors la possibilité de développer une confiance réciproque. Non la confiance aveugle de celui qui postule "qu'il fait confiance pour tout à l'autre", mais celle qui résulte d'une juste appréciation des compétences reconnues et estimées chez l'autre, ainsi que de la solidité des promesses que celui-ci a faites.
Retour sur l’identité narrative.
Une relation est donc faite d’une suite de rencontres. Elle est aussi l’histoire de ces rencontres dans ma vie et de l’histoire que l’autre se fait de ces rencontres dans sa vie. L’authenticité de chacun de nos échanges contribue à nourrir notre relation, en écrivant à chaque fois une nouvelle page de son histoire. Cette histoire est différente pour moi de ce qu’elle est pour elle ou pour lui, mais ces deux histoires sont entremêlées.
Dans la version « habituelle » de la relation, les images et les conventions règlent les échanges de messages et les comportements. C’est dans nos relations aux autres que ces règles sociales, auxquelles nous avons été formés, sont mises en pratique et qu’elles se renforcent, ou au contraire sont mises à mal par une communication plus authentique. Dans le premier cas nous renforçons notre identité personnalité, dans le second nous assouplissons celle-ci et nous développons notre identité narrative.
Avec les autres, nous entremêlons nos récits et donc nos histoires. Parfois nous nous laissons toucher par le message reçu et nous en ressortons transformés. Mais parfois ces histoires s’engluent, se figent dans la fixité des images toutes faites que nous entretenons, et avec lesquelles nous nous empêchons de voir la nouveauté de la situation. Agacement, déception, frustration, fureur, peine, … prennent alors la place d’une communication authentique et efficace. Ainsi, dans les tentatives que nous faisons pour repérer nos habitudes pénalisantes et tenter de nous en libérer, nous nous heurtons souvent au poids du passé. Comment nous en libérer ? Comment nous affranchir des séquelles que les évènements mal vécus ont laissées en nous ? C’est ce qu’il nous faut explorer maintenant, car ce n’est qu’au prix de leur dépassement que nous pouvons espérer développer pleinement un agir plus libre (voir ci-dessous "Reconsidérer son passé pour en effacer les séquelles").

François Kolb, février 2009

Début de l'article          Haut de page
 

Reconsidérer son passé pour en effacer les séquelles


Les séquelles du passé.
Le passé est passé, on ne peut le changer. Il s’est bien passé quelque chose, c’est indéniable. Mais on peut changer la façon d’interpréter ce qui s’est passé et cesser d’en supporter les conséquences.
Certaines habitudes contractées il y a longtemps jouent souvent aujourd’hui de façon inadéquate. Les souffrances vécues jadis ressurgissent à l’occasion d’une similitude de situations parfois imperceptible. Nous interprétons mal les situations que nous vivons et nous répétons ainsi des comportements blessants.
Ces sautes d’humeur, ces moments d'énervement, d'anxiété, de lassitude ou de franche déprime sont généralement déclenchés lorsque ce que nous voyons, entendons ou pensons nous amène à réagir de façon exagérée, par excès ou par défaut : « c’est insupportable » ou, au contraire, « cela n’est rien, j’en ai vu d’autres ». La violence de notre ressenti à ce moment là nous persuade du bien fondé de notre cause. Inversement, le fait de ne pas en prendre conscience nous empêche de voir que nous sommes profondément dérangés.
Dans bien des cas, nous ne nous rendons pas compte de ce qui s’est passé. Nous obéissons à une habitude que nous ne percevons pas comme telle, ou au contraire que nous connaissons bien, mais contre laquelle nous pensons ne pas pouvoir grand-chose. Sauf peut-être raconter.
Raconter pour se soulager.
N’est-ce pas le réflexe que nous avons souvent : raconter à quelqu’un ? Ou celui que nous avions avant d’y renoncer. Parfois, en effet, il faut remonter très loin pour se souvenir de l'époque où nous pouvions nous confier à un parent, à une amie, et pleurer… Nous n’avons probablement pas tous bénéficié de cette possibilité, mais certains se rappelleront sans doute des moments où, petit enfant, ils ont pu pleurer librement leur peine, avant de repartir jouer, réconfortés. Ils l'ont fait jusqu’à ce que des exhortations et des reproches viennent gâter de tels moments et qu'ils apprennent à s'en passer parce qu'ils étaient devenus "trop grands" pour cela…
Souvent nous tentons de rejouer ce scénario en appelant un ou une amie pour lui confier notre ressassement, nos inquiétudes. Mais cela ne se passe pas toujours très bien. Peu nombreux sont ceux prêts à accueillir pleinement ce qui se confie péniblement dans ces moments là. Celle dont l’écoute est souhaitée désire souvent rassurer, conseiller, en savoir plus, juger, et interrompt fréquemment le récit pour tout un tas de fausses bonnes raisons. Parfois, elle renverse les rôles par un « c’est comme moi… » qui ouvre la porte au récit de ses propres frustrations !
Il n'est guère possible dans ces conditions de bien se soulager. Souvent même l’un et l’autre se lancent dans une surenchère de dramatisations et se confortent ainsi dans l’idée que la situation est sans espoir : résultat exactement inverse de celui espéré !
Quand ça va mal, nous « tournons les idées dans notre tête » en les ressassant sans avancer et souvent même en aggravant les séquelles. C’est bien pour déboucler ce cercle vicieux que nous cherchons à adresser notre récit à quelqu’un d’autre.
L'écoute de l’autre qui nous montre qu'il nous comprend sans nous juger nous permet de nous rassurer. Nous ne sommes plus seuls face à « notre drame ». Lorsque l’émotion est acceptée et exprimée, lorsqu’on peut s’en décharger, littéralement on se soulage. Nous interrompons les sentiments désagréables que nous entretenions. Mais au-delà de ce retour à une meilleure humeur, nous voudrions bien que cela ne se reproduise plus. Il ne s'agit alors plus de dire seulement pour se soulager, mais de raconter suffisamment de façon à ce que l'habitude pénalisante soit assouplie et ne joue plus aussi facilement.
Raconter pour changer.
Ce qui s’est passé, c’est tout un chaos de sensations plus ou moins éprouvées, de sentiments plus ou moins bien perçus, de mots, de bribes de phrases plus ou moins formulées intérieurement, de propos adressés, de gestes faits. Voilà notre vécu dans "ce qui s’est passé". Chercher à l’interpréter "rationnellement", à "s'efforcer" de lui mettre un sens, risque fort de ne pas être plus couronné de succès que nos tentatives de ressassement. C’est en effet cela que nous visons quand nous ressassons. Si nous en parlons maintenant à quelqu’un c’est que cela n’a pas abouti.
Tout simplement on raconte, comme ça vient, ce qu’on se souvient d’avoir vécu dans l'évènement. Au départ, ce qui revient ce sont des bribes du "fatras" vécu. Puis au fil des reprises et des émotions, d'autres bribes reviennent. Ce que nous pouvons dire s’affine progressivement. Il s'agit de raviver, pas de reconstruire.
Parfois, on part non pas d’un évènement, mais d’un trait de caractère que l'on juge handicapant. Tenter de discourir pour y trouver des remèdes n’est généralement pas d’une grande aide. Souvenons-nous qu’il s’agit en fait d’une habitude tellement fréquente, tellement enracinée, que nous avons souvent cru qu’elle était héritée, que nous étions nés ainsi. Il est donc possible de raconter une des (nombreuses) fois où nous nous sommes comportés ainsi. Laquelle ? Celle qui se présente, la dernière ou une autre.
Parfois ce n’est pas une généralisation qui se présente, c’est au contraire juste une sensation, un sentiment. Eh bien partons de cela ! Ces sensations, ces émotions ouvrent souvent la porte à des souvenirs plus précis qui à leur tour vont se différencier en évènements, chacun racontable.
Au fur et à mesure que je raconte, j’éprouve des émotions. Sont-elles celles que j’ai éprouvées à l’époque ? Non, elles sont de maintenant, dans la mesure où je suis dans le présent, en train de raconter ce dont je me souviens du passé. Mais je l’évoque au plus près de mon ressenti de l’époque : « … alors j’ai senti ma poitrine se serrer… » et maintenant, montent peur, indignation ou peine.
Aboutir à un sens neuf.
On peut reprendre le récit de l’évènement que nous avons raconté une première fois comme se présentaient les bribes de souvenirs. La seconde fois, de nouveaux souvenirs reviennent, souvent accompagnées d’émotions. Si l’on continue ainsi plusieurs fois, on constate généralement que le récit que l'on fait évolue. Il prend une certaine structure, autour d'un moment où l'on se rend compte maintenant que « ça a basculé ». Je vais alors concentrer mon récit sur ce moment. "Tout allait bien et j'ai entendu..., ma gorge s’est serrée…" Un moment où le choc émotionnel s’est produit, où nous avons été interloqués, saisis par l’émotion.
Reprendre et reprendre de nombreuses fois, tant que le récit en cours de configuration se transforme, est bénéfique. Je me libère de ce qu'il avait d'oppressant et je mets un sens neuf à ce moment et à tout l’évènement que je suis entrain de raconter. Je ne le fais pas à froid, rationnellement, "cela se fait…". Bien sûr, c’est moi qui le fais, mais j’en suis d’abord le premier surpris. Finalement, après un nombre suffisant de reprises, le récit se stabilise, l’évènement se trouve pacifié.
De tels récits faits à quelqu'un aboutissent à une reconsidération en profondeur de notre passé. Le sens que nous donnions à l’évènement a finalement changé. Quand nous raconterons de nouveau cette partie de notre vie, nous ne la raconterons plus de la même façon. Nous ne lui donnerons plus la même signification. Le résultat est double : d'une part nous assouplissons des habitudes nocives, d'autre part, nous nourrissons positivement notre "identité narrative".
L’évènement jadis mal dit, sources de nouvelles blessures dans le présent, a pris un nouveau sens. Il est maintenant débarrassé de son caractère affligeant et l'habitude blessante se trouve affaiblie. Elle risque moins de jouer "automatiquement". Nous pouvons agir un peu plus librement dans des circonstances analogues.
Il est par ailleurs devenu un élément satisfaisant de l’histoire de notre vie. Un élément de notre identité narrative pour reprendre l’expression de Ricœur . Nous ne "sommes" en effet pas cet individu caractérisé par tel ou tel trait de caractère immuable, mais bien plutôt celui qui agit et qui a fait ceci et cela.
Pour ces deux raisons, reprendre dans de tels entretiens la mise au net de ce que nous pensons avoir vécu est donc une très bonne façon de se faire une bonne vie.
Que fait pendant ce temps celle ou celui qui écoute ?
Ecouter, accueillir, montrer son intérêt, mais pas juger, rassurer, conseiller, enquêter, expliquer. Pourquoi ?
Porter un jugement ? Quel pourrait être l’intérêt ? "Tu as bien fait ! A ta place j’en aurais fait autant !" "Mais tu n’étais pas à ma place et je ne suis pas toi." Que voilà une affirmation vaine ! Il s’agit de laisser l’autre dire et non pas de le couper par des jugements alors que ce sont souvent des jugements qui sont à la source des instants mal vécus. Et puis que fait-on quand on juge ? On exerce son jugement à la place de l’autre ; on le rend dépendant du jugement d'un autre pour estimer ses actes et finalement s’estimer soi-même. Donc pas de jugement.
Rassurer, ça c’est utile ! " Ne t’en fais pas, il ne voulait pas … ". Que fait-on quand on tente de rassurer quelqu’un ? Faire cesser son souci ? Parfois cela peut-être utile, bien sûr, mais ce qui est visé ici, c'est que l’autre apprenne à interrompre sa détresse de soi-même, sans avoir besoin d’aide. Il s’agit de devenir plus libre, donc de ne pas dépendre de quelqu’un pour être rassuré. D’ailleurs on ne rassure pas quelqu’un, on lui donne une information avec laquelle il se rassure éventuellement. Donc, excluons cela.
Conseiller alors ? "Ca c’est une vraie aide ! Si je lui dis ce qu’il faut faire dans un cas comme celui-ci, alors il sera plus efficace la prochaine fois ! Voilà une bonne idée !" C’en est probablement une s’il s’agit d’aider quelqu’un qui a demandé une information ou une aide précise de ce type. Mais comme l’objectif est de se libérer d’une habitude néfaste afin d'agir par soi-même, elle n’est généralement pas si bonne. Au mieux cela permet momentanément de contourner un obstacle. Et comme la prochaine fois ne sera pas exactement identique le comportement conseillé risque de conduire à un mécompte s'il est suivi sans un surcroît de discernement.
Expliquer peut-être ? C’est plus neutre je ne donne pas de conseil, je ne juge pas. Je dis simplement ce qui a été. "C’est parce que tu as…. que…." Mais alors on interprète à la place de celle qui raconte. Or le but est d'arriver à sa propre interprétation, on est donc ramené pratiquement au cas précédent.
Enquêter ? "Qu’est-ce qui s’est passé après ?" Mais dans quel but ? Juste comme ça parce que ça m’intéresse ! Mais c’est de l’autre qu’il s’agit, pas de ma curiosité.
Analyser pour rechercher les causes ? Les causes de quoi et en vue de quoi ? Les causes de son comportement ? De ceux des autres personnes impliquées dans l’évènement ? En faisant cela, on prend d’abord le risque de faire des hypothèses prétentieuses. Les causes ? Toute la vie des acteurs impliqués est en cause : faire des hypothèses pour en privilégier certaines est donc très hasardeux. Et ensuite que peut-on faire de telles hypothèses ? En tirer un jugement, un conseil, se rassurer, … Nous sommes encore une fois ramenés aux cas de figure précédents.
Lorsque l'objectif est simplement de se soulager momentanément sans visée de changement, toutes les interventions précédentes peuvent s’avérer utiles lorsqu’elles sont bien faites. Mais notre projet ici n’est pas d’en rester là. Il est de faire en sorte que cela ne se reproduise pas. Vous connaissez le dicton : « donne un poisson à ton ami, tu le nourris un jour, apprends lui à pêcher, il se nourrira toute la vie ».
Alors, ne rien dire ? Oui, la plupart du temps ! "Mais elle va croire que je la laisse toute seule, que je la laisse tomber !" Certainement pas si je montre un réel intérêt. S’il est évident pour l’autre qu’il est entendu, compris, alors l’aide est au maximum. En rester au plus près de l’empathie est donc probablement la meilleure façon de permettre à celui qui s’exprime de cheminer vers un récit personnel ajusté de ce qu’il a éprouvé et fait dans les circonstances qu’il évoque.
Par contre, toutes ces attitudes d'écoute, écartées dans cette situation précise d'entretien interpersonnel, peuvent retrouver leur juste place dans d'autres circonstances de communication. Question d'objectif et d'à-propos…

François Kolb, février 2009

Début de l'article          Haut de page
 

Organiser le "bien-vivre-ensemble"


Organiser son futur, c’est généralement organiser notre futur. C’est en effet choisir des partenaires pour établir des relations, vivre en couple, faire des enfants, s’entourer d’amis, développer des activités avec eux, coopérer dans le cadre d’un métier, choisir des représentants, etc. Réaliser cela, nécessite de s’organiser ensemble. La communication y joue un grand rôle. Il faut en effet penser ensemble pour décider et agir en commun. Il faut bien s’accorder avec son compagnon ou sa compagne, ses enfants, ses amis pour nos projets communs, nos collègues pour coopérer.
Penser ensemble.
Que ce soit pour déterminer les buts ou le comment de l’action collective, penser ensemble apparaît la meilleure solution si la réflexion en commun est efficace. Comment pense-t-on ensemble pour décider en commun ? On débat ! Et, là, les difficultés commencent. Nous savons tous par expérience combien ce genre de discussion peut être stérile et source de bien des frustrations et des renoncements. Là aussi de « mauvaises » habitudes font obstacle. Comment surmonter ces obstacles ? En les ayant repérés et en les dépassant.
Les obstacles à une pensée commune efficace sont en effet multiples. Certains participants ne souhaitent tout simplement pas qu'une telle pensée ait lieu. Il pourrait en résulter une diminution de leur influence et par-là même une perte d'avantages acquis. Des habitudes bien ancrées y font également obstacle. Il suffit d'avoir participé à quelques réunions de travail dans de tels contextes pour s'en rendre compte. Se couper la parole, suivre aveuglément sa propre pensée, asséner des jugements péremptoires - lesquels répondent à d'autres tout aussi peu argumentés et définitifs - semblent y être la règle, ceci au nom parfois de la libre expression. Beaucoup en ressortent découragés et préfèrent alors, au nom de l'efficacité cette fois-ci, laisser à d'autres le soin de décider.
Est-ce pourtant si difficile que cela ? Que fait-on quand on cherche à déterminer ce que l'on veut faire ensemble et comment le faire ?
Considérons un groupe de personnes réunies pour définir leur projet commun et les modalités de sa réalisation. Supposons que ces personnes - pas trop nombreuses, une dizaine pour l'instant - soient sincèrement décidées à réfléchir ensemble et à tenter de se mettre d’accord sur le but et les modalités de leur action commune. Leur projet est donc de penser avec rigueur pour aboutir à une décision commune sur l’action concertée.
Penser avec rigueur.
De tout temps bien penser a été la préoccupation des philosophes et des scientifiques. Au cours du cheminement qui nous a menés jusqu'ici nous avons appris à nous méfier des confusions que nous pouvions faire dans l'interprétation de ce que nous vivons. Etre conscient de sa subjectivité, parler de son vécu est la première étape d’une pensée libérée des préjugés et des stéréotypes généralisateurs. Mais généraliser à partir de son vécu personnel est quand même nécessaire, dès lors qu'il s'agit de s'organiser en vue d'actions futures. La seconde étape consiste donc à faire des hypothèses sur la causalité et la stabilité des phénomènes, hypothèses sans lesquelles aucune action n'est possible.
Nous retrouvons ainsi tous les obstacles à une pensée libre. Les erreurs de sens faites ne sont pas différentes s’il s’agit de penser avec d’autres que s'il s'agit d'être bien présent à soi (voir "Bien vivre le présent et diriger sa vie") ou de communiquer authentiquement (voir "Vers une communication et des relations plus authentiques").

Penser ensemble avec rigueur suppose donc, entre autres, d'éviter de :

  • confondre un sentiment personnel avec une caractéristique du monde environnant. « Je m’impatiente quand j’attends plus de dix minutes » confondu avec « attendre dix minutes, c’est inadmissible ».
  • croire qu'un évènement qui s’est produit une fois dans certaines circonstances se reproduira dans des circonstances semblables,
  • croire que ce qui a été fait par une personne devient une caractéristique de cette personne et de toutes celles qui ont un point commun avec elle,
  • faire une hypothèse sur ce qui a déterminé un évènement et croire que cette hypothèse est une certitude et qu’elle vaudra dans d’autres circonstances.
Nous supposerons donc maintenant que tous les participants au travail de réflexion en commun utilisent ainsi au mieux les informations dont ils disposent et s'efforcent d'éviter ce genre d'erreurs.
Au départ, les apports de chacun.
A partir de la question que se pose le groupe : "Où irons-nous en vacances l'année prochaine ?", "Faut-il fermer l'usine de …?", "Comment améliorer la sécurité dans le collège ?", chacun mène individuellement sa réflexion et communique aux autres le résultat auquel il aboutit.
Un premier écueil consisterait à considérer qu’on va choisir entre les différentes solutions proposées. Procéder à un choix par vote à ce stade serait certes rapide mais n'aboutirait en rien à la construction d'une pensée commune sur la question. Les idées partagées comportent des informations, des arguments et des propositions qui ont la préférence provisoire de la personne qui les présente. Elles constituent la matière première initiale dont le groupe va se servir pour cheminer.
Le but,
lui, est de parvenir à une formulation sur laquelle tous s'accordent. Celui-ci constitue la production du groupe : décision d'action, énoncé théorique, règle de comportement, etc.
Penser ensemble ne consiste pas à penser chacun pour soi, devant les autres, ni n'a pour but de convaincre les autres du bien fondé de sa propre opinion. Dans une réunion, chacun peut en effet réagir à ce qu'il entend dire par les autres et l'intégrer dans son propre raisonnement sans pour autant que le groupe parvienne à une position commune. Penser ensemble implique que l'on soit conscient qu'il s'agit de cheminer vers une position commune dans un temps fixé.
Commençons le cheminement. Je pars de ce que j'ai dit, je cherche à identifier des points communs avec les idées des autres. Mais aussi et surtout, je suis attentif aux différences à partir desquelles il y a divergence dans les conclusions ou dans le raisonnement. Des synthèses intermédiaires me sont utiles pour préciser ces accords et divergences. Approfondir les différences permet de progresser. C’est pourquoi elles sont les bienvenues. En cherchant à les approfondir, c'est à dire à examiner les faits et les arguments qui sous-tendent ces différences, nous allons peut-être pouvoir aboutir à ce que chacun dans le groupe comprenne un peu mieux la complexité de ce dont nous parlons.
Faciliter la progression de la pensée.
Que ce soit dans une réunion d'une heure ou dans des échanges électroniques s'étalant sur une semaine, il y a donc, à côté de l'action de penser à la question que l'on veut résoudre, la nécessité de veiller à la construction d'un accord dans le temps limité que l'on s'est fixé. Bien des fonctions sont à remplir pour assurer la progression de la pensée vers cet accord. Rappeler la question, et le temps qui s'écoule, réguler la prise de parole, faire des synthèses intermédiaires, proposer de centrer l'argumentation, solliciter ceux qui ne s'expriment pas, soumettre des propositions à l'approbation de tous, en sont quelques-unes. Ces fonctions peuvent être déléguées à une facilitatrice qui les assure sans prendre part au débat sur le fond. Mais toute personne qui prend part à une telle réflexion en commun a intérêt à le faire pour soi et à y veiller pour le groupe.
Repérer les obstacles.
De nombreux obstacles s'opposent à la progression efficace de la pensée du groupe. Celui-ci a intérêt à tenter de les repérer à l'issue de chacune de ses réunions. Trois questions sont de nature à l'aider à progresser dans l'apprentissage de l'efficacité :
   -  à quels résultats sommes-nous parvenus ?
   -  qu'est-ce qui a facilité l'efficacité de notre réflexion ?
   -  quels obstacles avons-nous rencontrés ?
Cette dernière question est peut-être la plus féconde. C'est en effet en repérant et en comprenant la nature des obstacles qu'il a secrétés que le groupe invente des pratiques plus efficaces. Chaque groupe fait ainsi son propre apprentissage. Il apprend en particulier à construire sa réflexion à l'aide des différences existant entre les idées émises.
Il arrive fréquemment que plusieurs membres du groupe suivent chacun leur propre idée, sans interagir avec celles des autres. Les autres membres s'intéressent à l'une ou à l'autre de ces idées en passant éventuellement de l'une à l'autre mais sans les questionner et sans faire de rapprochement entre elles. Parfois même aucune idée ne retient durablement l'attention des autres participants. On évoque ainsi différentes idées et on les abandonne les unes après les autres quand une nouvelle surgit. Dans tous les cas, il ne se forme pas de pensée collective.
Les différences qui se présentent ainsi successivement restent inexploitées. On les voit comme un obstacle alors qu’elles sont une source d’approfondissement. C’est là qu’une pensée commune peut être élaborée. Encore faut-il qu’elles ne soient pas simplement dues à la rigidité de leurs auteurs. Il arrive en effet que l'on cherche à faire "gagner" une idée plutôt qu’une autre et à négocier des alliances plutôt qu’approfondir.
Accepter et approfondir les différences.
Pourtant, plutôt que de fuir les divergences d'opinion et les différences d'argument, il est souvent préférable de les accepter et même de les rechercher. C’est ainsi que l’on construit une compréhension plus large et plus profonde de la complexité des phénomènes.
Les différences d’opinion sont une opportunité, pas un obstacle. Elles traduisent le vécu différent de chacun. Nous retrouvons là le fait que notre expérience du monde n'est pas la même pour chacun d'entre nous. Dire son expérience au plus près des faits et de façon authentique est donc précieux. Nous pouvons ainsi comprendre la position des autres et enrichir notre vision du monde à cette occasion.
C'est en remontant aux faits générateurs des opinions divergentes que l'on approfondit les différences. Prenons un exemple simple : la recherche d'une salle pour se réunir. "La pièce ne convient pas" dit l'un "elle est parfaite dit l'autre". "Trop petite !" "Mais non!" On apprend que la pièce mesure 25 mètres carrés. Cette information apparemment très objective et incontestable ne met pourtant personne d'accord car chacun prend en compte de nombreux autres paramètres concernant la forme de la pièce. "Mais elle est presque carrée" dit l'un ; "certes, rétorque l'autre, mais les chaises touchent pratiquement le mur sur ce côté" ; "moi, j'aime bien, je peux me balancer et m'appuyer sur le mur" ; "peut-être, mais moi j'aime qu'il y ait de la place derrière : si je veux me lever je ne veux pas déranger tout le monde". Très vite ainsi sous la réalité apparemment la même pour tous, pointent des occurrences subjectives liées au vécu de l'un et de l'autre. Ce qui se joue alors c'est la recherche d'un terrain d'entente pour qu'un aménagement soit trouvé qui satisfasse au mieux l'ensemble des participants.
Décider en temps limité dans l’incertitude.
L'approfondissement des différences trouve ses limites dans les informations dont dispose le groupe. Il reste donc souvent une part plus ou moins grande d’incertitude. Quels que soient les échanges que nous avons pu ainsi avoir entre nous, nous n’avons jamais tous la même information. Même la mise en commun de toutes nos connaissances ne suffit pas pour garantir une prévisibilité parfaite des phénomènes. Il nous faut donc accepter de décider dans l’incertitude.
De plus, nous ne disposons pas d’un temps infini pour décider : il faut parfois le faire avant une certaine échéance et nous ne disposons que d’une durée limitée pour nous rencontrer afin de prendre une décision. La tentation est souvent forte de reporter celle-ci à plus tard. Parfois une information cruciale manque effectivement. Mais souvent le désir d’être complet ou d’optimiser est invoqué pour ne rien décider. Un petit pas permettant de progresser un peu vaut alors mieux que l’immobilisme stérile. Il permet de tester une petite amélioration, de glaner de l’information sur le système et n’entraine généralement pas de catastrophe irréparable.
Progresser pas à pas.
Dans un monde complexe, il faut agir avec des informations limitées et sans avoir toujours eu le temps de tout étudier en détail. Il faut donc pouvoir faire marche arrière ou tout au moins modifier la trajectoire si l’on est parti dans une direction qui s’avère une erreur. Progresser par petites actions successives est donc préférable à étudier longuement pour finalement décider alors que le problème a encore changé entre temps.
Comment débattre quand on est très nombreux ?
Penser et décider ensemble quand on est dix, ne pose pas d'autres problèmes que ceux que nous avons identifiés jusqu’ici. Mais qu'en est-il si plusieurs centaines, milliers, voire millions de personnes sont concernés ? Il n’est généralement plus possible de débattre à cent avec la même profondeur de réflexion. A fortiori s'il s'agit de la population de toute une nation, voire celle de l'ensemble du genre humain. On peut parfaitement avoir plusieurs groupes qui mènent la même réflexion, puis qui mettent en commun leurs résultats, et enfin qui se mettent d’accord en nommant des délégués, lesquels à leur tour poursuivent la réflexion...
Bref, on peut imaginer bien des solutions au problème, si l’on est de bonne volonté. Cette dernière condition, que nous avions pourtant prise comme hypothèse au début de la présente réflexion, est bien loin d'être toujours vérifiée. Il y a en effet beaucoup d’habitudes instituées qui se dressent sur le chemin. C’est pourquoi il est temps de regarder comment on peut lutter contre les obstacles que celles-ci constituent (Voir ci-dessous "Changer l'institué").

François Kolb, février 2009

Début de l'article          Haut de page
 

Changer l'institué


Nous naissons dans un monde qui nous préexiste. Littéralement, nous venons au monde. Ce sont les autres, nos ainés, qui nous permettent d'acquérir les schémas explicatifs, routines, préjugés, stéréotypes de toutes sortes qui nous informent sur le fonctionnement du monde. Tous les éléments de cet héritage forment en quelque sorte le mode d’emploi qui nous permet d’agir et d’interagir dans la société. En même temps, ils canalisent nos pensées et nos comportements. Parfois ils font obstacle à un agir libre et responsable. Lorsqu’ils servent surtout les intérêts de certains, ils sont, subtilement ou ouvertement, oppressifs pour les autres.
Prendre conscience de l’institué social et culturel.
Pour pouvoir concevoir ensemble de nouvelles façons de coopérer, il nous faut donc d'abord repérer l'institué, puis le "déconstruire" pour s'en libérer.
L'institué collectif repose sur des habitudes communes de penser. Notons que celles-ci commencent avec le sens des mots, sinon nous ne nous comprendrions pas. Lorsque ces habitudes sont unanimement partagées au sein d'une même communauté, les comportements qui en découlent vont de soi pour tous. Il n'est même pas nécessaire de leur donner une assise légale pour les imposer. Mais souvent les lois et les règlements contribuent aussi à fonder des institutions. Les pensées qui les ont inspirées sont rarement unanimement partagées. Des idéologies différentes s'affrontent souvent à leur sujet. Les institutions sont alors le résultat de jeux politiques se traduisant par des coalitions, alliances, négociations et compromis. Dans certains pays, la force des armes et le pouvoir de distribuer des avantages sont aussi des éléments déterminants au service d'une minorité techniquement dominante.
Tout ce qui est institué ne fait pas forcément obstacle à un agir libre. Les règles de circulation automobile "obligent" à rouler à droite et à stopper aux feux rouges. Devoir s'arrêter peut à certains moments nous sembler une contrainte limitant notre "liberté" individuelle. Mais est-ce pour autant un obstacle à notre liberté collective ? Les embouteillages monstres qui se forment à un carrefour à une heure de pointe lorsque les feux sont défaillants nous amènent très vite à réviser ce jugement. Il en est ainsi pour bien d'autres contraintes que nous nous imposons collectivement pour assurer un libre exercice de nos droits. La très grande majorité de nos habitudes collectives résulte de choix visant à faciliter la vie en commun. Une grande partie d'entre elles reste probablement tout à fait appropriée à cette visée.
Repérer les freins à l'agir libre collectif.
Comment alors juger de ce qui fait obstacle à un agir plus libre pour tous parmi tout ce qui est institué culturellement ou socialement ?
Lorsqu'il s'agit de massacres ethniques ou de ségrégation raciale ou sexuelle, bon nombre d'entre nous (sauf probablement leurs auteurs, mais malheureusement aussi bien d'autres) les rangent sans hésiter parmi les oppressions caractérisées. Dans le cas de l'holocauste perpétué par les nazis, l'horreur qu'inspire l'évènement à la plupart d'entre nous, nous fait nous écrier "c'est évident !" Pourtant d'autres massacres ont été perpétués depuis et souvent dans le cadre de génocides organisés : Goulag, Srebrenica, Rwanda, Cambodge, sont des noms qui en témoignent douloureusement.
Dans l’holocauste ce qui était institué ce sont les attitudes de soumission, les croyances concernant les juifs principalement, mais aussi les tziganes et d'autres minorités. L’holocauste a été une action collective organisée qui visait à l’extermination de pans entiers de l’humanité. La soumission aux idéologies et aux leaders faisant autorité a joué un grand rôle dans la genèse et l'exécution de cette action. Cette soumission est malheureusement un phénomène d'une banalité effrayante. Ces facteurs se retrouvent présents dans les autres actions où le "mal" s'est montré de façon aussi évidente. Il en est de même dans les croyances qui ont conduit à l'esclavage des africains, puis à sa forme atténuée, la ségrégation des noirs aux Etats-Unis et en Afrique du sud. Celle-ci perdura longtemps après que l'esclavage y fut aboli. L'exclusion des femmes de la vie politique dura longtemps et même une fois le principe de l'égalité des sexes inscrit dans la loi de nombreux pays, des croyances et des pratiques sexistes continuèrent dans ces mêmes pays.
Les obstacles sont plus subtils dans d’autres cas. L'éducation, cette activité qui a justement pour but de préparer un enfant à devenir membre de la société, en fourmille. "C'est pour son bien : il faut qu'il s'intègre, qu'il trouve un métier". Suivant l'idée que l'on se fait de ce qu'implique l'éducation, celle-ci peut conduire à priver l'enfant de la possibilité de ressentir son vécu intérieur et de développer son autonomie. C'est tout l'apprentissage de la présence à soi qui est ainsi bloquée (voir "Bien vivre le présent et diriger sa vie"). La porte est alors ouverte à bien des conditionnements.
L'école n'est pas organisée pour tenter d'éduquer dans ce sens. La formation des maîtres et les conditions de l'apprentissage mettent généralement plus l'accent sur l'acquisition de connaissances que sur le développement de la capacité de l'enfant à ressentir et à bien se dire son vécu. Les cours d'éducation physique et sportive s'occupent du corps comme moyen de performances physiques, mais on ne se soucie généralement pas du corps ressenti. Incriminer une quelconque volonté d'opprimer serait commettre une injustice par rapport à la bonne volonté des parents et des enseignants. Il n'en reste pas moins que quelque chose d'essentiel à une vie bonne est souvent sacrifié quand on privilégie l'acquisition de connaissances au détriment du développement de compétences et particulièrement de celles nécessaires pour bien vivre.
Quant à la vie professionnelle, elle offre de multiples occasions de brider excessivement la créativité des gens. Elle donne aussi la possibilité à certains de reproduire des comportements de petits chefs et de tyranniser leurs subordonnés. Ces mauvais comportements ne sont pas légalement institués et sont même réprouvés et en principe sanctionnés. Ils fleurissent cependant d'autant plus facilement que certaines idées instituées, elles, créent des conditions favorables à ces comportements oppressifs. Ainsi en est-il de la "nécessité d'être compétitif" et de la croyance que la soumission au chef est un facteur d'efficacité, alors que l'on est "en état de guerre économique". Certains n'osent pas alors dénoncer des mauvais traitements dont ils sont victimes en période de chômage important, la sécurité de l'emploi passant avant celle de son vécu personnel.
Dans bien des cas de figure, nous nous heurtons ainsi à des obstacles. Penser ensemble pour mieux agir en commun n’est alors pas immédiatement possible. L’action n’est plus le résultat d’une décision murie entre gens de bonne volonté qui réussissent à s’accorder pour agir au mieux ensemble. Elle est le fruit de rapports de force, de négociations, de jeux d’alliances entre personnes aux intérêts contradictoires exerçant souvent une oppression sur certains d'entre eux, oppression souvent facilitée par les croyances partagées et les habitudes intériorisées. Créer les conditions d'une pensée plus librement exprimée est alors une condition première du changement des institutions.
Comment juger du caractère oppressif d'une habitude culturelle ?
Vouloir rechercher un critère unique, précis, pour juger du caractère oppressif d'une habitude culturelle ou d'un mécanisme social particulier, n'est peut-être pas la meilleure façon de s'attaquer au problème. On se heurte en effet à deux obstacles :
1/ il est en effet difficile de juger que telle pratique instituée est "la" cause faisant obstacle à un agir collectif plus libre ;
2/ la complexité du monde est telle que l'on ne peut éliminer tout risque de se tromper lorsque l'on fait des hypothèses sur la causalité de phénomènes aussi complexes que les fondements des habitudes sociales et les comportements collectifs qui en résultent.
On risque alors de développer une attitude d'hésitation généralisée (" je doute ; il faut que j'en sache plus"), ou au contraire d'impuissance devant l'ampleur de tout ce qui va mal dans le monde ("il y en a trop, qui suis-je moi pour m'attaquer à tout cela alors qu'il y a des siècles que cela se passe ainsi ?") Dans les deux cas, c'est l'impuissance qui perdure et le mal-vivre qui l'accompagne.
Déconstruire le sens institué.
Changer les institutions passe donc d'abord par la "déconstruction" du sens commun institué, afin de pouvoir ensuite nous organiser plus librement.
Prenons à titre d'exemple le cas du "pouvoir". Questionnez une dizaine de personnes prises au hasard : "qu'est-ce que le pouvoir pour vous ?" Les réponses seront vraisemblablement très majoritairement chargées de connotations tournant autour des notions de domination, de contraintes, de capacité à obliger les autres à faire ... C'est effectivement ce que nous dit le dictionnaire. Sa lecture est édifiante quant au sens commun dominant. Après la définition du verbe pouvoir : "avoir la possibilité ou le droit de faire quelque chose ou ce qui a une certaine probabilité de se produire", le dictionnaire définit le substantif "pouvoir" comme le fait de disposer des moyens qui permettent d'agir sur quelqu'un ou sur quelque chose. Tous les exemples pris traduisent la notion de puissance de domination et corrélativement de soumission à celle-ci. La dernière citation du "Petit Robert" illustre bien cette tendance : "Si le pouvoir n'est pas résolu à forcer l'obéissance, il n'y a plus de pouvoir (Alain)". Clairement : le pouvoir au sens politique implique la domination. C'est d'ailleurs bien l'idée qui vient de façon dominante dans les discussions que nous avons fréquemment les uns avec les autres au sujet justement du pouvoir et de la politique.
Tournons-nous maintenant vers les sociologues et les philosophes. Ceux-ci dans leur très grande majorité traitent du pouvoir comme de la capacité à influencer, voire contraindre, le comportement de ceux sur qui il s'exerce. La politique apparaît alors comme "la conquête et l'exercice du pouvoir", elle se trouve de ce fait entachée de la même connotation négative. Force est de constater que les exemples ne manquent pas dans les pratiques politiques courantes qui viennent confirmer cette représentation.
Pourtant, à contre-courant de ce sens dominant, une femme philosophe de la politique, Hannah Arendt, nous rappelle que le pouvoir c'est aussi le fait de pouvoir réaliser une action. Sa définition du pouvoir sonne tout autrement : "Le pouvoir correspond à l'aptitude de l'homme à agir, et à agir de façon concertée. Le pouvoir n'est jamais une propriété individuelle, il appartient à un groupe et continue à lui appartenir aussi longtemps que ce groupe n'est pas divisé"… Cela ouvre d'autres perspectives, n'est-ce pas ? Effectivement la première partie des définitions du dictionnaire se réfère à ce sens là. Mais ce n'est pas celui qui vient à l'esprit habituellement quand on parle du "Pouvoir". Reconnaitre cette bivalence du mot amène à penser que l'exercice du pouvoir peut aussi être vu comme l'art et la manière de faire qu'un groupe de personnes (peuple, membres d'une même organisation, famille, …) se fixe des objectifs et les réalise en concertation.
La politique retrouve alors son sens de gouvernement des affaires collectives et il devient possible de s'interroger sur la fonction de direction. Pour dissiper l'institué qui s'attache à elle, il suffit de réaliser que diriger signifie d'abord donner une direction et qu'un groupe peut très bien se donner une direction sans forcément être dépendant du commandement d'un chef. C'est d'ailleurs ce que tente souvent de faire spontanément tout groupe qui s'engage dans un projet collectif. Mais au-delà de cette prise de conscience, il y a bien d'autres obstacles à enlever pour qu'un groupe y parvienne effectivement.
En déconstruisant ainsi le sens commun, on libère un espace de liberté permettant de penser plus librement les modalités de la coopération. Il n'y a plus de fatalité : il n'est pas nécessaire qu'une relation de pouvoir sur les coopérants existe pour que ceux-ci exercent leur pouvoir sur les choses. L'ordre est inverse : c'est l'agir concerté qui fait le pouvoir sur le monde. La réaction vient immédiatement. "On sait bien par expérience que cela se passe rarement ainsi : l'histoire est faite de domination et les révolutions ont souvent accouché d'une nouvelle domination parfois encore plus féroce". Certes ! Raison de plus pour transformer l'institué qui veut que l'efficacité soit au prix d'un pouvoir fort dominateur, le nier serait de l'angélisme. Mais cela suppose d'abord de déconstruire ce sens pour favoriser le développement d'espaces pour penser ensemble comme précédemment défini (Voir "Organiser le bien- vivre-ensemble").
Comment "déconstruire" le sens institué ?
C'est-à-dire comment se libérer de représentations mentales, routines et valeurs partagées ? Une première réponse est : comme on peut le faire pour toute habitude. Nous avons déjà exploré comment remettre en cause ses propres habitudes individuelles. La question "qu'est-ce que je fais en faisant cela ?", bien utile pour vérifier ce à quoi on se rend présent, l'est tout autant pour repérer les habitudes sociales. L'idée reçue ainsi repérée peut ensuite être évoquée en entretien, afin de reconsidérer notre vécu à ce sujet (Voir "Reconsidérer son passé pour en effacer  les séquelles").
Ce travail de repérage en profondeur de ce qu'il y a de socialement institué dans nos habitudes personnelles, peut être précédé et complété par la confrontation avec la pensée et la sensibilité des autres. Cela peut se faire de plusieurs façons : par la lecture, en écoutant des exposés, en suivant ou en participant à des débats, et même en se confrontant à certaines œuvres d'art. Mais dans tous les cas, il y a des conditions.
C'est un des buts de la réflexion philosophique que de développer une pensée qui, sous les idées reçues et les préjugés, cherche à mettre un sens plus profond ou en tout cas plus authentique. Cette réflexion a acquis ses lettres de noblesse avec le questionnement socratique et elle n'a pas cessé depuis. Les questions de la philosophie nous invitent inlassablement à penser avec rigueur, à interpréter les apparences pour accéder à un sens plus juste. C'est ce que nous avons esquissé avec l'exemple du pouvoir.
Une autre façon de ne pas en rester aux idées reçues, c'est de lire le travail des sociologues sur la question. C'est leur travail que de tenter de regarder les faits sociaux et non pas les préjugés (ou alors de les étudier comme faits sociaux). Ainsi présentée, la vie collective se laisse voir autrement et les idées reçues s'en trouvent ébranlées, voire mises à bas.
Bien des œuvres littéraires, romanesques, théâtrales ou poétiques peuvent également jouer ce rôle. A deux conditions. La première est que l'œuvre ne se contente pas d'un jeu de stéréotypes et de messages idéologiques, mais offre une vision authentique des évènements dont elle fait le récit et présente ainsi d'autres façons de se situer dans le monde. Cette condition nécessaire resterait inopérante si elle ne s'accompagnait d'une seconde concernant la façon dont nous abordons l'œuvre. Il s'agit de s'ouvrir et de se laisser toucher, comme dans la communication interpersonnelle (Voir "Vers une communication et des relations plus authentiques").
Un roman nous parle à plusieurs niveaux. Celui du sens général, de la structure du récit et de son aboutissement, celui du rythme de ses phrases, du poids et de la "couleur" de ses mots. On peut donc le lire à ces différents niveaux et se rendre sensible à chacun d'eux. Avec le sens de l'histoire, nous participons à la construction d'un sens. Avec le rythme des phrases et la résonance des mots, nous nous ouvrons à un monde de sensations qui nous est en partie familier et en partie inconnu. C'est donc notre monde qui s'enrichit. On ne ressort pas inchangé de la lecture de certains livres. Moyennant les mêmes conditions, les arts visuels et la musique peuvent également être des sources de transformation.
En enrichissant ainsi sa palette de sensations possibles, de sentiments résonnants, de sens donnés aux évènements et aux spectacles du monde, on se donne la possibilité de ressentir, éprouver, juger plus finement, donc plus librement.
La liberté n'est pas un vide de contraintes, elle est une ouverture de choix possibles, de vécus éprouvés et de sens donnés.
Transformer ensemble le sens.
C'est finalement dans la réflexion en commun menée pour changer des façons instituées de coopérer que la transformation du sens trouve son aboutissement. Cela se fait dans le travail d'approfondissement des divergences d'opinions dans les réflexions menées ensemble (Voir "Organiser le bien-vivre-ensemble"). Ces différences de point de vue permettent de comprendre qu'il n'en existe pas un qui serait unique. Sous les "allant-de-soi" des uns et des autres, il y a une possibilité de s'accorder sur un sens que le groupe se donne. Encore faut-il que ses membres se soient - au préalable ou dans le cours des débat- libérés des sens institués qui étaient plus ou moins communs à certains membres et au contraire en divisaient d'autres. Une fois ce travail fait, le cheminement vers un accord est grandement facilité.

François Kolb, février 2009

Début de l'article          Haut de page
 



Retour à l'accueil